Les cinq mois qui se sont écoulés ont été exceptionnels de tout point de vue pour le Maroc. Faute d'avoir réussi à réaliser les objectifs qu'il s'était fixé au début de sa mobilisation, le mouvement démocrate du 20 février a réussit là ou les partis politiques ont échoué lamentablement : réveiller les consciences et faire en sorte que la société marocaine renoue enfin avec la politique et le débat public. Le mouvement a réussi à révéler au grand jour la nature profonde de cette société, ses orientations politiques et ses convictions.
Il y a eu probablement des erreurs commises pendant cette période de la part du mouvement démocrate. On ne peut cependant pas lui reprocher son manque d'expérience et sa spontanéité face à un appareil d'Etat redoutable, riche d'une longue histoire de répression et d'une expertise d'ingénierie électorale sans égal. Mais alors que nous arrivons a ce qu'il convient d'appeler une fin de cycle, certains enseignements s'imposent.
Le régime est tout aussi autoritaire qu'avant. La nouvelle(/ancienne) constitution n'est en fait qu'un artifice sémantique en trompe l'oeil, destiné à relooker la face du régime. Elle confirme le roi dans ses prérogatives autocratiques en distribuant des miettes de pouvoir subalterne au premier ministre élu, lequel, rappelons le, a poings et pieds liés face au pouvoir discrétionnaire du roi.
Suite à l'adoption plébiscitaire de la constitution dans les conditions tragi-comiques que nous connaissons, il est peut être arrivé le temps de faire une courte pause--réfléchir sur la période écoulée, analyser cette confrontation avec le Makhzen.
Quelles erreurs ont pu se produire durant les 5 derniers mois ?
Des bévues stratégiques et un défaut de communication essentiellement. Le fait de s'attaquer à Mawazine n'était pas la plus brillante des idées par exemple.
Ces erreurs à mon humble avis découlent d'un handicap organisationnel de taille : l'absence de structure centrale et une incroyable rigidité quand il s'agit de décider d'autre chose que d'une manifestation dominicale.
Ce qui a été la force du mouvement du 20 février au départ, à savoir l'absence de leadership ou d'une structure centrale pour décider d'une politique commune et d'une stratégie, s'est vite transformé en un handicap, au fur et à mesure que le Makhzen réussissait à reprendre l'initiative et que le mouvement du 20 février s'essoufflait.
Aujourd'hui je pense que le mouvement doit réaliser une restructuration et une refonte de la façon avec laquelle il opère et se projette dans l'avenir.
Maintenant que le Makhzen a réussit son tour et qu'il se fait passer avec succès, aussi bien auprès des chancelleries internationales qu'auprès d'une large partie de l'opinion publique nationale, pour un régime réformateur, il est temps de s'adapter.
Ce ne sera pas là un signe de faiblesse ou de résignation. Il s'agira de faire en sorte que le mouvement puisse avoir des actions coordonnées, que sa position soit claire, ses revendications ciblées, sa communication bien rodée, ses réactions face aux coups répétés que lui porte le Makhzen à travers son appareil médiatique et son réseaux d'agents, plus rapides et décisives.
Il faut pour commencer penser à une charte interne. Une constitution sur laquelle on graverait sur le marbre les revendications fondamentales (ni khobzistes, ni instantanées) du mouvement : "Qui sommes nous ? Que revendiquons nous exactement ?"
C'est peut être là la partie la moins ardue à réaliser puisque les grandes ligne du mouvement, sa philosophie et son combat on déjà été tracés dès le début de la contestation.
Les membres les plus visibles du mouvement du 20 février se sont souvent distancés de l'idée de devoir choisir un leadership pour le groupe. L'idée étant que si les jeunes révolutionnaires égyptiens et tunisiens ont réussi à mener à bien leur lutte (du moins sa première phase) sans chefs ni structures, rien n'empêche les marocains d'en faire de même. Mais contrairement aux luttes tunisiennes et égyptiennes, au Maroc il ne s'agit pas d'un régime honnis qui unit le peuple contre lui mais d'un Etat légitime aux yeux de beaucoup de marocains. Contrairement aux régimes de Mubarak ou de Ben Ali, le Makhzen sait s'appuyer sur ses structures, certes archaïques mais efficaces pour s'allier l'opinion publique.
Une restructuration du mouvement me parait obligatoire. Et c'est peut être là ou le défi le plus grand se posera au jeune du 20 février.
Restructurer sera plus facile à dire qu'à faire du fait du caractère hétéroclite du mouvement. Mais s'il a su si courageusement défendre les valeurs de la démocratie pendant toute cette période, le mouvement du 20 février doit être capable de l'opérer en son sein.
Beaucoup des observateurs sympathisants du mouvement ayant assisté aux coordinations vous le diront : on peine à se faire entendre lors des réunions. Tant d'énergie et de volontés noyées dans le brouhaha général. A la fin de chaque réunion tout le monde se résigne à manifester. C'est le seul mot d'ordre sur lequel on est à peu près sur de se mettre d'accord. Malgré toutes les bonnes volontés, aucune vision stratégique sérieuse ne se dégage.
C'est à cause de ces conditions qu'à partir du discours royal du 9 mars, le mouvement a perdu définitivement l'initiative et n'a fait que répondre aux actions entreprises par le palais.
Il est donc temps de s'organiser.
Ensuite viendra le moment d'agir, en espérant reprendre un peu de l'initiative perdue.
Quelle pourrait être le champs d'action du mouvement du 20 février dans les mois (ou années pour les moins pressés) à venir ?
Les "réussites" du Makhzen peuvent être retournées contre lui... et bien souvent. La constitution passée, il incombera aux démocrates et au mouvement du 20 février de démontrer les limites de cette réforme que le régime veut faire passer pour progressiste.
La constitution consacre le système autoritaire qui prévalait avant le référendum. Mais pour l'observateur peu informé, cela reste une simple rhétorique. Il faudrait que dans les faits l'on puisse démontrer les limites de cette constitution--pousser le Makhzen à le faire de lui même.
Le mouvement du 20 février a le potentiel grâce à sa présence sur le terrain et à ses relais médiatiques, notamment sur internet, de surveiller l'attitude du régime d'une part et de mettre à l'épreuve les limites de l'espace de liberté et de démocratie que le Makhzen voudra bien tolérer.
Cette attitude aura pour le moins deux objectifs :
Premièrement, un rôle didactique pour l'opinion publique, en révélant concrètement la véritable nature de cette supposée réforme.
Deuxièmement, forcer le Makhzen a plus de concessions.
Cela suppose une organisation, un effort d'observation, de collecte d'informations, d'investigation et de communication. Les coordinations seront amenées à jouer un rôle fondamental, à la fois grâce aux débats publics qu'elles continueront à encadrer et à susciter, mais aussi en terme de vigilance et d'action sur le terrain.
La hiérarchisation des politiques du mouvement rationaliserait son action.
Le courage et l'intelligence des jeunes du 20 février nous ont remplis de fierté et d'espoir. Leur capacité à mobiliser la population n'est plus a prouver. La poursuite des manifestations dominicales cependant serait, à ce moment précis, une erreur stratégique. Le mouvement devrait s'organiser pour mieux faire face à la mastodonte makhzeniènne.
In fine, le mouvement serait amené à incarner la conscience vivante de la société marocaine. Son contre-pouvoir face à un régime qui ne veut manifestement rien lâcher.
