Je voudrais m'adresser a mes compatriotes honnêtes et bien intentionnés qui veulent aller voter aux législatives vendredi et ceux qui hésitent encore à prendre la décision de sortir voter le 25. Je parle à ceux qui pensent, en leur âme et conscience, qu'en allant voter ils pourront aider au changement en apportant du sang neuf aux institutions, en espérant ainsi pousser la classe politique actuelle, majoritairement corrompue et inféodée au Makhzen, en dehors du système.
J'aimerais partager avec eux mon point de vue et leur expliquer pourquoi je suis convaincu que le boycott et le meilleur choix à faire. Avant qu'ils ne s'énervent et qu'ils ne cliquent sur la petite croix, je leur demanderais de me donner une petite chance en lisant ce qui suit.
Je suis intimement convaincu que les personnes bien intentionnées qu'elles sont espèrent voir une transition démocratique au Maroc sans faire courir au pays les risques de crises internes ou de conflits que d'autres pays de la région connaissent.
Mais dans les conditions politiques actuelles dans lesquels se retrouve le Maroc, voter consisterait à essayer de traiter un cancer à coup de tablettes de paracetamol.
Je les invite maintenant à laisser libre cours à leur imagination. Essayons ensemble de dessiner les trajectoires hypothétiques, mais réalistes de ce processus en cours. Qu'arrivera t-il si 1) le taux de participation est élevé, et si 2) à l'opposé, le taux d'abstention est plus conséquent.
Voter :
Je suis convaincu qu'une majorité, d'entre ceux que j'ai décrit plus haut et qui décideront finalement de voter, le feront logiquement pour le seul parti dont les antécédents sont vierges et dont la ligne idéologique est cohérente : j'ai nommé le PJD.
Supposons donc qu'ils votent pour le PJD (une possibilité que j'ai, je l'avoue, contempler un moment). Grâce à leur vote et celui de plusieurs honnêtes électeurs, le PJD arrivera normalement en tête, une participation massive ne pouvant logiquement que le favoriser.
Le système électoral tel qu'il est aujourd'hui, et que les récentes reformes n'ont pas altéré, est fait de telle sorte à donner plus de poids électoral (nombre de sièges) aux zones rurales et aux régions à majorité berberophone. Ces districts électoraux, comme tout le monde sait, ne font pas partie des territoires conquis par le PJD. Bien au contraire. Ils reviendront sans aucun doute aux partis administratifs (G8) et aux puissant notables qui portent des revendications locale et sectorielles pouvant être traitées relativement facilement par le Makhzen. Ces puissants notables et autres candidats proches de l'administration pourront s'y assurer des victoire confortables, jouant de leur influence et leur proximité du pouvoir. Le PJD ne pourra pas, dans le meilleur des cas, s'assurer une large majorité au prochain parlement. L'ingénierie électorale Makhzenienne, héritière des années Basri, fera en sorte que la lame de fond ne se produise pas.
Qu'à cela ne tienne, le PJD arrive en tête.
Conformément à la Constitution 2011, le Roi désigne le premier ministre (chef du gouvernement selon la nouvelle sémantique) parmi le leadership du PJD. Pour former son cabinet, le chef du gouvernement aura à composer, forcément, avec les autres partis politiques, pour la plupart diamétralement opposés à sa ligne idéologique et son programme politique. En réalité, la plupart de ces partis n'ont pour "idéologie" que leur proximité du palais royal.
Mais quand bien même ce chef du gouvernement arrive à former sa coalition et son gouvernement, il sera confronté à la réalité de la Constitution nouvelle qui lui posera d'énormes contraintes. Conformément au nouveau texte, le chef de gouvernement ne pourra en pratique gouverner sans l'aval de la monarchie. En d'autre termes il devra constamment quémander la bénédiction de ce réseaux de privilèges et d'influence qui tient le pays en otage depuis toujours et que nous appelons plus communément, L'Makhzen.
A partir de là, quel sont les scénario qui s'offrent au PJD:
1) Le PJD est coopté en bonne et due forme et il se désolidarise de sa base. Il est Makhzanisé comme l'USFP le fut à partir de 1997.
Il est certain que dans cette hypothèse le parti connaîtra, comme ses prédécesseurs, une scission, mais contrairement à ce qui s'est passé pour la gauche et compte tenu de la large base du parti, cette scission ne fera pas sans conséquence pour lui. Il se verra coupé de son élite, appartenant en partie à la classe moyenne, mais surtout de sa base fortement conservatrice. Une partie de celle ci pourrait bien être tentée de former un parti "modéré". Un PJD bis qui continuerait à croire à l'illusion du changement de l'intérieur des institutions, avec des ambitions politiques timides.
Une autre partie ferait peut être des choix plus radicaux. Elle pourrait soit rejoindre les rangs de l'AWI, scénario le plus probable, soit former un AWI bis qui se distinguerait de l'original pas une certaine reconnaissance de la dimension religieuse de la monarchie. En définitif c'est l'AWI qui sortirait probablement gagnant de cet imbroglio, voyant sa crédibilité recouvrée et sa popularité augmentée. En position de force l'AWI pourrait bien être tenté de se radicaliser, se désolidarisant du mouvement du 20 février et de ses visions "évolutionnistes."
In fine, l'option d'un changement de l'intérieur des institutions et l'idée d'une monarchie réformatrice se dissiperaient progressivement, amenant beaucoup à contempler l'idée d'une révolution sur les institutions existantes.
2) Le PJD dit non merci, je ne joue plus.
Supposons maintenant que le PJD, découvrant son rôle de figurant à la tête d'un gouvernement fantoche, et dans un sursaut d'amour propre, décide, au bout d'un certain temps à la tête du gouvernement (cela peut tout aussi se produire au moment des tractations qui suivrons l'annonce des résultats des législatives, si en effet le PJD se rend compte que son arrivée en tête ne le prémunit pas de l'obligation de composer avec des partis politiques qui n'ont pour seule mission que de jouer les troubles-fête) de refuser le privilège que la constitution et le Roi en personne lui octroient. Un Othmani ou un Benkirane premiers ministres pourraient très bien refuser la fonction si le parti et sa base les mettent devant le choix difficile de quitter le gouvernement ou risquer d'être désavoués par les siens.
Nous nous retrouverions dans une situation de crise constitutionnelle et politique sans précèdent au Maroc. Sans parler de l'onde choc qu'un refus de "la mission" royale enverrait au sein de la classe politique marocaine et en terme de symbolique pour le reste du pays.
Ce n'est pas un scénario fantaisiste compte tenu de la réalité du système électoral marocain et du risque politique pour le PJD que constitue sa présence pieds et mains liés à la à la tête d'un gouvernement de façade.
Dans le 1er, comme dans le 2eme cas, le pays serait engagé sur une voie dangereuse et incertaine.
Le mouvement 20 février aura été discrédité par un taux de participation conséquent, prouvant par la même le déclin de sa popularité et servant les intérêts marketing du Makhzen. C'en sera fini du mouvement et de sa capacité à en appeler à la rue qui se tournera plutôt vers ces forces politiques qu'elle aura porté au parlement et qui deviendraient à leur tour contestatrices suite à la frustration qu'aura engendrer leur participation ratée dans les institutions. Contrairement au mouvement 20 février ces forces seront organisées, structurées et disposeront d'un leadership et d'une communication capable de porter des projets de société alternatifs forcement plus radicaux que la vision qu'offraient les jeunes du mouvement jusque là.
Ne pas voter :
Supposons maintenant que l'on s'abstienne de voter. Massivement. Qu'arrivera t-il ?
L'abstention aura une double conséquence :
1 - Signifier à la monarchie ainsi qu'à l'opinion nationale et internationale qu'une majorité (du moins une masse significative) de l'électorat marocain n'adhère plus au projet de reformes tronquées proposées par le regime. Aux yeux de la communauté internationale le projet du Makhzen aura perdu le semblant de légitimité que le référendum lui avait donné. Le score Brezhnevien avec lequel le document est passé sera interprété pour ce qu'il a toujours été : la preuve d'une fraude massive. Un taux d'abstention record redonnera par la même plus de poids et de crédibilité au message du mouvement des jeunes du 20 février, dont le rejet du processus n'est plus un secret pour personne.
2- Mais la conséquence peut être la plus importante de l'abstention à mon sens sera la diminution du poids du PJD en faveur des partis administratifs (G8) ainsi que l'USFP et l'Istiqlal. Le résultat en sera l'arrivée en tête du gouvernement d'un leader de l'un des partis proche du palais--très probablement le RNIste Mezouar.
C'est tout le mal que l'on peut espérer pour le pays. Avant de me jeter des pierres, permettez moi de m'expliquer.
L'arrivée des partis affiliés à l'establishment, lancera un message fort à la population, ainsi qu'à cette classe moyenne qui jusque là s'accrochait à l'espoir d'une métamorphose du Makhzen. Ce message est qu'en définitif rien n'a changé et que le mouvement du 20 février avait vu juste. Ce dernier conservera sa popularité. Voir, l'augmentera.
Le résultat à terme, dans ce dernier cas de figure, sera un désenchantement général vis-à-vis des pratiques du Makhzen. Mais contrairement au scénario précèdent, le projet "évolutionniste" porté par les jeunes du 20 février--à savoir la mise en place d'une séparation réelle des pouvoirs au sein d'une monarchie réellement parlementaire--trouvera enfin écho chez beaucoup de marocains.
Entre un scénario catastrophe qui mettrait le pays dans la gueule du loup et celui d'une abstention salutaire qui mettrait enfin complètement a nu le Makhzen, mon choix est fait : Je boycotte. Et vous ?
